Sur le fil de la foule
Glissent mes pensées en suspens
Au milieu de bouteilles qui cliquettent,
De vapeurs et de fumées
Qui m’enlisent à cette vie
De nocturne routine.

J’aurais pu rejoindre Adèle
Dans les champs et les moissons,
Epouser le ferronnier,
Battre le fer, battre le blé,
Et des enfants qui dansent autour.

J’aurais pu changer de file,
Quitter le clic et le broc,
Les lustrent qui scintillent
De reflets gouailles et criards,
De rouge, d’éclats sombres,
De regards abstraits
En rupture de comptoir,
A distance.

Tous ces êtres qui se croisent
Sans jamais se revoir,
Sans jamais vraiment se voir,
Qui ne tissent que luxure,
Absence et absinthe…
Je suis lasse de tout ce rien,
De tout cet air qui tourne en rond,
Des regards creux qui ne se fixent
Que sur eux-mêmes
Juste derrière moi,
Dans le miroir.

Je ne suis pas là
Je ne suis pas ailleurs,
Non plus.

Et toi, Edouard, qui me regardes,
Que retiendras-tu de moi
Au-delà de mon absence ?
Pourtant bien là,
Dans mon corps vide,
Seul, en suspens,
Entre des rêves et d’autres temps.
Ne retiens de moi que ce reflet
Que toi seul sais capter.
Je n’y suis pas,
Je n’y suis plus,
Juste pour toi.

(poème d’après « Un bar aux Folies Bergère », peinture d’Edouard Manet, 1882-1883)